Oui, vous avez bien lu : encore Bihać... Pire que ça, je suis actuellement bloqué ici ! J’en conviens, cela n’a rien de tragique ; mais cette mésaventure restera
certainement comme un des plus grands moments de désarroi de ce voyage. J'ai un problème avec ma carte bancaire et je ne peux pas retirer de sous alors que mon compte en est "rempli" (Ndlr : il
me reste en poche l'équivalent de 5 euros ; j'ai l'habitude, et je saurai désormais que c'est un tort, de retirer au fur et à mesure de mes besoins, sans prévoir un "fonds de sécurité"... Cela me
servira de leçon !), donc je ne peux pas payer la pension, donc je ne peux pas récupérer mon passeport. Bref, le cercle vicieux. Les multiples contacts téléphoniques avec ma banque vont dans un
sens positif, mais les responsables ne savent pas encore quand tout sera arrangé (espérons vite !). Heureusement, dans mon « malheur », j'ai la chance de ne pas être perdu ici et de
pouvoir compter sur des amis.
Passé le récit de ces petits tracas, je vais vous compter les dernières nouvelles. Tenez, pour changer, nous allons ensemble remonter le temps. Aujourd'hui mercredi 18, j'avais
décidé de commencer la journée par le règlement de menus soucis : retrait d’argent, achat du billet pour Zagreb, ... Etant donné que le premier cité m'a pris la journée (coups de téléphone,
visite à toutes les banques de la ville, etc) tout en restant un échec...ben je n'ai pas fait grand chose de neuf (adieu la balade en rafting que j'avais envisagée sur la Una !). Pour passer le
temps, j'ai donc retrouvé des connaissances : l'occasion de pénétrer dans un bâtiment type "Tito" (pas pire, ceci dit, que certaines « barres » d’Aubervilliers ou de La Courneuve...).
Nous sommes ensuite allés ensemble nous baigner (rafraîchir, devrais-je dire, vu qu'il fait quarante et que la rivière doit être à moins de 15 degrés) dans la Una. Et me voila désormais
dans le cyber du centre-ville pour une bonne partie de l'après-midi, afin d'essayer de mettre à jour ce blog :)
Hier, mardi 17, journée particulièrement rude. Lever 7h45, je quitte à regret mes nouveaux amis européens encore endormis (vous ne les connaissez pas encore, forcément puisque
je remonte le temps !). Traversée de Sarajevo en tram, puis commence le temps du bus : 2h15 jusqu'à Travnik, la première étape de ma journée. C'est une charmante petite ville de Bosnie
centrale, avec un caractère médiéval encore bien présent : un bon endroit pour poursuivre ma chronique... (héhé, les connaisseurs m'auront compris ; c'est à Travnik qu'est né Ivo Andrić, prix
Nobel en 1961, auteur entre autres des "Chroniques de Travnik"). Je déambule donc pendant deux heures au milieu des ruelles pentues, entre forteresse et mosquées : sympa, mais je frôle
l'insolation. Après avoir avalé un excellent burek et une glace pour 1,25 euros, c'est le moment de reprendre le bus, non climatisé et sous une température caniculaire (les contraintes
horaires me forcent à renoncer à un passage par Banja Luka, pas tout à fait dans la même direction que Bihać où je me rends : c’est plus facile pour ensuite se rendre à Zagreb) : 4h45 de route,
avec une arrivée tardive à 20h15. Paysages toujours magnifiques et discussion avec mes voisines de siège occupent le trajet (une était de Bihać, l'autre, seulement originaire de la ville,
vivait désormais en Australie et revenait pour les vacances). C'est quelque peu fatigué (et collant de sueur !) que j'ai eu toutes les peines du monde à trouver de quoi m'héberger (je ne voulais
pas abuser en demandant une nouvelle fois à Amir), les infrastructures touristiques ne courant pas vraiment les rues ici. J'ai échoué à la pension "Villa Una", charmante mais quelque peu chère...
La soirée fut bonne ceci dit, à profiter de la "fraîche" (trente degrés ?) entre amis.
Lundi 16 : journée remplie de surprises. Après un lever à 7h30 (again !), je file à la gare routière de Mostar en compagnie de mes compagnons de pension : un jeune Suédois
(Klas-Hendrik) et un Finlandais plus âgé. La route longeant la Neretva est décidément magnifique à en pleurer. A 40 km de Sarajevo, un pneu du bus (bondé) explose dans une descente. Chargé
comme je suis, je ne trouve évidemment pas de place dans le premier véhicule de remplacement qui arrive. Mais cette heure et demie d'attente dans l'herbe le long de la route a finalement du bon :
c'est l'occasion d'une joyeuse discussion avec mon Suédois, trois Hollandaises de Frise (je passerai avec ces quatre-là toute la journée) et aussi quelques Belges de Flandre. Arrivée à Sarajevo à
13h30, un peu tard, mes plans sont donc changés : après un déjeuner (pljeskavica, sorte de hamburger originaire de Serbie, pour changer des ćevapčići), je me
charge de faire le guide pour les quatre cités précédemment. Installation dans une chambre à cinq sur la rive gauche de la Miljacka (dans une annexe de l'hostel Ljubičica) ; visite de Sarajevo
(je prends mon rôle très à cœur) ; café ; crépuscule depuis les hauts de Vratnik (ce lieu est décidément génial, féerique lorsque les muezzins se mettent un à un à appeler pour la prière) ; burek
; puis tournée des bars de la ville (je vais devenir imbattable sur les bons plans du coin : Laure, j'ai trouvé une disco étudiante pour la salsa !), au cours de laquelle on en profite pour
faire connaissance avec un américain et quelques bosniaques. Bon feeling, ambiance très "auberge espagnole". Dodo 3h.
Dimanche 16, fin d'après-midi : au sortir du cyber, nouvelle promenade sous la canicule de Mostar, entre boules de glace et militaires marocains (lol, c'est bizarre dit comme
ça : ces derniers, en mission quelconque pour l'UE ou l’ONU, sont pourtant partout). Retour à la pension vers 17h30 pour une petite sieste. Puis balade à la fraîche, dîner de burek (sorte de
feuilleté à la viande), découverte de l'Ali Baba (un magnifique pub dans une immense grotte...concept super !) et pour finir visionnage de la première mi-temps de la finale de la Copa America
devant un coca.
Je vous avais abandonnés à Bihać, c'est donc de là que je vais reprendre... Amir, étudiant en fac d'Anglais, s'est révélé un excellent
camarade et de surcroît un guide intéressant. Après avoir mangé du goulasch (c'est hongrois) mélangé avec des pâtes sur le coup de seize heures, et après que je fus bien installé (c'est le cas de
le dire, je vous l'assure : Amir a même partagé son lit pour m'éviter de dormir par terre), nous sommes partis en "ville". Une fois franchi le pont Izetbegović, nous avons remonté la rive
droite de la belle Una pour retrouver sous de grands arbres quelques un de ses amis, histoire de goûter la bière locale...et le Muscat que je leur ai ramené. La soirée s'est
ensuite poursuivie sur une gigantesque île en aval, en plein milieu de la rivière, un lieu sympa (si ce n'est les vestiges du siège que subit Bihać) où les jeunes locaux ont l'autorisation
de boire et de faire la fête sans être ennuyés. Mais je dois avouer que c'est aussi le point de rencontre symbolique de la génération "perdue" (pour preuve les "junkies" rencontrés) des jeunes
bosniaques : sans emploi, avec peu de loisirs, sans possibilité de quitter le pays (visas Schengen systématiquement refusés), et héritant au final de diplômes dévalorisés.
Le lendemain, déception : la chaleur de la nuit a laissé place à une pluie qui semble vouloir s'installer. L'occasion de flemmarder un
peu. Et aussi de regarder avec Amir le film "Jesus Camp", qui semble l'avoir marqué et qui il est vrai est assez édifiant. Puis nous avons pris notre courage à deux mains pour affronter le
crachin ; la visite de Bihać n'a pas duré bien longtemps : les jeunes du coin, la Una (où le rafting et la baignade sont possibles...par beau temps), offrent bien plus d'attraits que les
monuments locaux (NB : Bihać est aujourd'hui une ville à majorité musulmane, du moins au sens communautaire du terme la
population étant bien sûr d’origine slave ; je dis "du moins" car la plupart des gens rencontrés ici ne sont pas vraiment pratiquants, et semblent en tout cas assez tolérants dans le
domaine du religieux). Nous avons ensuite occupé le temps comme nous le pouvions : soupe au restau, balade le long des berges, cybercafé. Le soir, nous sommes ressortis dans un bar prisé
du coin ("Pivnica"), où nous avions rdvs avec des autochtones (lol) que j'avais rencontrées le lundi : bien que délicate au vu de leur Anglais encore plus hésitant que le mien, la
conversation ne fut pas désagréable. Nous avons fini la soirée, après minuit, par une promenade entre les barres des petits immeubles style "communiste" de la ville : assez surréaliste...
Bilan : j'ai rencontré des jeunes qui périssent d'ennui (du moins durant le long hiver, l'été étant plus animé), certes,
mais des jeunes ouverts d'esprit, cultivés pour, et infiniment sympathiques. Merci donc à Amir, Aida, Aida (une autre !), Hari (et sa chérie croate dont j'ai oublié le nom), Naida, Samir, et les
autres !
Le retour vers la RS s'est déroulé sans histoire (de 14h30 à 17h) : toujours la pluie, les maisons détruites le long du plateau,
toujours ce camp de réfugié de l'UNHCR près de Bosanski Petrovac encore habité par quelques Roms, ... Tristounet en vérité ; mais au milieu d'une nature étonnamment belle et
surprenante. Mali, qui m’accordait à nouveau l’hospitalité, m'attendait avec sa jeep à Jezero. Quelques cafés plus tard en compagnie de locaux - pas très jeunes - à Mrkonjić Grad (ville non loin
de là, connue comme étant le lieu du premier conseil antifasciste de libération de la Yougoslavie, le 25 novembre 1943 ; pour plus d’informations sur la cité, voir la note en bas d’article),
j'ai mangé mon premier « ćevapčići » de l'année (enfin !), la spécialité locale. Et nous avons fini sur une bière dans un petit bar déjà exploré le dimanche
précédent.
Ce jeudi, lever 7 heures, histoire de relier à temps Jezero depuis Šipovo, afin de prendre le bus de 8h45. Je me retrouve
enfin seul, cette petite pause est presque agréable. Vingt minutes après, me voilà arrivé à Jajce, jolie petite ville fortifiée (certes bien abîmée par la dernière guerre) qui prétend à une
inscription future sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco...et qui vaut le coup d'œil, en particulier pour ses larges et impressionnantes chutes d'eau (30 mètres), juste en sortie de la bourgade. Puis c'est à nouveau l'heure de monter dans le bus et de se coller aux vitres : 4h30, à
travers des montagnettes sauvages, entrecoupées de haltes dans de petites villes aux noms invitant au voyage (Donji Vakuf, Travnik, ...).
15h, Sarajevo, me revoilà !!! Le trajet depuis la gare routière, assez éloignée du centre touristique, jusqu'à mon auberge de "backpackers", m'amène à voir la ville sous un
jour nouveau. Une fois installé (un conseil pour l'hébergement : l'agence Ljubičica, c'est pas mal...), je m'enfonce dans Baščaršija, le cœur oriental de Sarajevo. Les touristes sont
relativement nombreux, et je choisis de fuir, pour m'éloigner vers de lointains quartiers où je n'avais jamais mis les pieds (tels Grbavica, sur la rive gauche de la Miljacka, un affluent de la
Bosna). Certes, ces lieux sont moins attrayants du point de vue touristique, mais ils témoignent des souffrances de la ville, et sont les dépositaires d'une partie de son âme. Sur le chemin
du retour de cette promenade improvisée de 3 heures (c'est que Sarajevo est très étendue en longueur), je constate avec plaisir que le nouveau musée consacré a l'attentat de Gavrilo Princip
contre l'archiduc d’Autriche Franz Ferdinand, sur le lieu même de celui-ci, est enfin terminé, mettant ainsi en valeur un lieu qui n'était jusqu'à présent signalé on ne peut plus
discrètement.
Allez, il est temps pour moi de me préparer à la soirée...pour laquelle il n'est ceci dit rien programmé. La bise à tous (sauf aux barbus !).
Ndlr - Mrkonjić Grad pendant la dernière guerre : durant cette période, la ville était sous le contrôle d’extrémistes serbes. Ceux-ci ont détruit le plus
ancien symbole de la ville, à savoir la mosquée de Krzlar-aga (édifiée en 1492), mais aussi les églises catholiques de Varcar et Liskovica. De plus, les populations croates et musulmanes ont été
utilisées à des travaux forcés d'aménagement de tranchées sur les lignes de front. Du 2 au 8 juin 1995, les environs de la ville furent l’objet de l’événement appelé "Incident de
Mrkonjić Grad" (conférer ci-dessous). Le 10 octobre 1995, lors de l'opération "Action sud" (Operacija Južni potez), l’armée serbe de Bosnie (VRS) est mise en
déroute et la ville est prise par les troupes croates. Suite aux accords de Dayton, la ville a été rétrocédée le 4 février 1996 à la république serbe de Bosnie-Herzégovine. Il est à noter que
relativement peu de réfugiés parmi les populations musulmanes et croates sont revenus ici depuis la fin de la guerre.
Ndlr 2 - « L’incident de Mrkonjić Grad » : le 2 Juin 1995, les pilotes américains Scott O’Grady et Robert G. Wright décollèrent avec leurs F16 de la
base italienne d’Aviano, pour une mission de routine dans le cadre de l’opération "Deny flight". Ils survolèrent plusieurs fois Bihać, Banja Luka et Bosanski
Petrovac, sans songer qu’ils prenaient des risques puisqu’ils restaient en altitude et connaissaient l’emplacement des missiles sol-air serbes. Mais il semblerait que la VRS avait déplacé au
cours de la nuit précédente une batterie de SA-6 de la région de Bihać vers l’intérieur du pays, dans les alentours de la ville de Mrkonjić Grad. Connaissant le point faible des F16 (leur vulnérabilité lorsqu’ils sont à la verticale d'une batterie de missiles), les soldats de la VRS enclenchèrent
les radars de poursuite et firent feu avec deux missiles sur les avions américains. Le premier missile explosa entre les deux avions et l’impact du deuxième missile coupa en deux celui piloté par
le capitaine O'Grady. Ce dernier réussit à s’éjecter et atterrit dans les environs de Mrkonjić Grad. Il semblerait qu’il se cacha dans les forêts, organisant
sa survie, évitant les déplacements pendant la journée ainsi que l’utilisation de son poste radio. Quatre jours plus tard, le 6 juin, il signala sa position et, le 8 juin 1995, il fut secouru par
des "marines". Le film "En territoire ennemi" (Behind Enemy Lines) de John Moore, tourné en 2001, est une interprétation hollywoodienne on ne peut plus libre de cet événement (le film bascule
dans un manichéisme totalement américain, n’hésitant pas à faire de la surenchère sur les agissements serbes).